cirque & théâtre musical

Nuit polaire

Critique dans Knack Focus

« Post uit Hessdalen rend la nuit polaire l’ennui délicieux »

 

Els Van Steenberghe dans Knack Focus, 12 janvier 2016

L’année dernière, cinq artistes amis ont fui la course effrénée dans laquelle les Occidentaux semblent collectivement pris au piège et ont passé quelques semaines dans un no man’s land près du Groenland. Pendant leur séjour, ils ont tenu un journal. À partir de ces extraits de journal, ils ont ensuite créé la performance intrigante Nuit polaire. ***

Production = Poolnacht

Compagnie= Post uit Hessdalen en Muziektheater Transparant

En un mot = Nuit polaire est un petit bijou créé par une bande d’« inventeurs » qui évoluent à la frontière entre la performance, le théâtre et les arts plastiques. Avec cette création qui illumine littéralement l’obscurité, ils apportent la réponse parfaite à ce qui ne va pas dans notre société où tout doit toujours être « plus vite, plus et plus grand ».

Point culminant = Le moment où le décor commence à bouger et le morne paysage est loin d’être morne comme on pourrait le croire…

Score = * * *

Quote =

« Le vent souffle toujours sur cette île, mais aujourd’hui, il est déchaîné et indomptable. Quiconque veut décrire la nature en dresse le portrait d’un caractère fougueux. Pourquoi un homme pourrait-il être têtu et une montagne ne pas l’être ? »

ET

« Voici un exercice pour apprendre à me concentrer sur le présent. Y réussir cinq minutes avant moi regarder fixement sans penser aux cinq minutes suivantes. « Le calme de l’âme » – c’est ainsi que Nietzsche décrivait l’ennui. Attendre sans autre que cela soit récompensé par la révélation du véritable temps, non pas celui de l’horloge mais celui vécu intérieurement.

ET

« Les souvenirs ne sont pas gravés dans la pierre, non, ils sont sans cesse réécrits. Combien de fois m’en suis-je déjà rendu compte ? »

Quand vous êtes-vous ennuyé pour la dernière fois ? Étrange question, n’est-ce pas ? « S’ennuyer est bon pour nos enfants », avec de tels conseils agitent les pédagogues de temps en temps en temps. Mais c’est aussi bon pour les a28> grands devenus enfants qui ces jours-ci – après la bien méritée croix de Noël – plus vite que jamais à travers les jours en courant pour respecter les engagements, prendre de nouveaux rendez-vous, se réunir, remettre le travail à nouveau dans les délais, élaborer une nouvelle stratégie

« Et si on sortait de cette course effrénée ? », se sont dit les jeunes créateurs de théâtre de Post uit Hessdalen. Post uit Hessdalen a été fondée en 2014 par l’artiste de cirque et cinéaste Stijn Grupping et la créatrice de théâtre et scénariste Ine Van Baelen. Pour Nuit Polaire ils ont également fait appel à Liesbet Grupping, Frederik Meulyzer et Lucas Van Haesbroeck. Ensemble, ils se sont rendus sur l’île norvégienne de Sørøya, où le jour ne se lève jamais vraiment et où les chutes de neige donnent parfois l’impression de marcher dans les nuages. Ou dans l’au-delà. Chacun des cinq a tenu un journal. À partir de ces journaux, un monologue a été élaboré, interprété par la voix chaleureuse et quelque peu mélancolique de Geert van Rampelberg. Van Rampelberg incarne – sans être présent en direct pendant le spectacle – un homme qui apprécie la solitude mais en souffre tout autant. Et c’est exactement ce que les cinq ont eux aussi vécu au cours de leur voyage. Au début, cela ne leur faisait pas du bien, mais très vite, ils ont commencé à y trouver une structure, avec des tâches quotidiennes, une promenade quotidienne sur les traces qu’ils avaient eux-mêmes laissées la veille. Ils avaient besoin de mettre une limite à l’infini du paysage.

Ce qui est magnifique dans ce spectacle, c’est que l’on vit leur expérience à fleur de peau. Après un accueil chaleureux, on vous conduit dans une salle entièrement plongée dans l’obscurité. Vous êtes assis tout près d’un écran de projection qui occupe toute la scène. C’est là que commence – du moins en apparence – un documentaire en noir et blanc sur les paysages de Sørøya. Il faut un moment avant de réaliser que le paysage est bel et bien aussi noir et blanc pendant la nuit polaire. La voix de Van Rampelberg guide et stimule vos pensées tandis que vos yeux parcourent le paysage. La lenteur et l’absence totale de notion du temps font partie intégrante du spectacle. Vous déambulez dans un paysage qui ressemble presque à un paysage lunaire, où la lumière provient de la neige et non du soleil. Ce qui est fascinant, c’est que le film est bien plus qu’un simple film. Une véritable scénographie se cache derrière l’écran de projection. Une scénographie qui ne devient visible qu’au bout d’un certain temps. Ce n’est qu’alors que l’on remarque les dimensions de l’image, tout comme dans le paysage réel. Les créateurs font toutefois preuve d’un peu trop de prudence. L’évolution contenue dans le magnifique texte ne trouve pas suffisamment d’écho dans l’évolution de la scénographie. Le désir de nous offrir la même expérience entrave quelque peu leur imagination en tant que concepteurs et créateurs d’images.

Nuit polaire est un petit bijou créé par une bande d’« inventeurs » qui évoluent à la frontière entre la performance, le théâtre et les arts plastiques. Ils tombent parfois dans l’abîme du trop peu expressif, mais avec ce spectacle, ils apportent la réponse parfaite à cette addiction au « toujours plus, toujours plus grand, toujours plus vite » de notre société. Ici, tout va lentement et tout est grandiose. Nuit polaire s’arrête sur le silence, la lenteur et la grandeur de la nature. Et sur sa tranquillité. Et cela n’ennuie pas le moins du monde. Au contraire. En scrutant, on découvre des nuances, des détails, une beauté dont on ne soupçonnait pas l’existence. Et cela peut se transposer à la société : un peu moins courir vers plus tard, un peu moins vivre dans le futur, et un peu plus observer ce qui nous entoure et ceux qui nous entourent. Cela semble être une belle résolution, pleine de lumière, pour 2016, née pendant cette sombre Nuit polaire.

Restez informés de nos performances

S’abonner à la lettre d’information